La mer s'y abattait hivernale et démontée, brillante et métallique, une vague plus lourde que les autres nous a trempés de la tête aux pieds. Justine a laissé échapper un cri, ses cheveux dégoulinaient et l'humidité assombrissait son manteau et le bas de sa robe. L'hôtel était à deux pas, une grande maison bourgeoise épinglée de terrasses, de balcons et de bow-windows. Le bar donnait sur la plage, des touristes y prenaient leurs petits déjeuners, les yeux rivés sur les baies vitrées perlées d'eau salée, on se demandait ce qu'ils venaient foutre ici à cette période de l'année.

            -Les thermes, a dit Justine. Ils passent un temps dingue à se prélasser sous l'eau tiède, à se faire masser et enduire d'algues... Ils paient des fortunes pour se faire dorloter par des jeunes smicardes et se plaignent que le « service » n'est pas encore assez aimable et souriant...

            Cette fois, il m'a semblé entendre parler Sarah. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire. On s'est installés près du radiateur, les murs étaient couverts de croûtes aux couleurs bleutées, il suffisait de tourner la tête vers le large pour vérifier que la mer était plus belle en vrai. La serveuse nous a porté un café plein d'eau, à sa manière de le poser sur la table, on devinait qu'elle aurait préféré être ailleurs. D'une voix pincée, elle m'a fait remarquer que la veste de ma fille traînait par terre. Justine a éclaté de rire et un instant, avec ses yeux brillants ses lèvres fines découvrant des dents minuscules, elle a semblé plus jeune encore. On a bu les yeux fixés sur la vitre. Dehors, tout hésitait entre l'huître et le charbon, le vert-de-gris et l'écume. Perchés sur les brise-lames, les goélands criaient sans raison, sur la digue des joggers circulaient en combinaison fluo et la mer se retirait sans se rendre. Je me suis penché, au loin la vieille ville était nimbée de bruine et de filets vaporeux.

            -  Salut, qu'est-ce que tu fous là ?

            J'ai sursauté. Le type était aussi gras que rougeaud et embrassait Justine sur la joue droite. Il devait faire dans les cent vingt kilos et des cheveux trop longs bouclaient mouillés de sueur dans sa nuque.

            -  Ben tu vois je bois un café. Et toi ?

            -  À ton avis ? Livraison, comme toujours...

            Il m'a dévisagé, un drôle de sourire au coin des lèvres. Derrière lui, garé devant l'hôtel, j'ai aperçu son bahut, un gros logo France Boissons en barrait les

            flancs jaunis. Le hayon entrouvert laissait voir des fûts de bière et des caisses rouges remplies de Coca.

            -  Je te présente Paul, mon moniteur d'auto-école...

            -          Si c'est comme ça que vous leur apprenez à conduire, je comprends mieux le bordel que c'est sur la route.

            J'ai souri et il m'a tendu sa main molle et potelée.

            -  On fait une pause là, j'ai dit.

            -         Veinards. Bon, ben je vous laisse. Je bosse moi... Passe le bonjour à Johnny... C'est vrai que t'es devenue un sacré bout de femme.

            Sur ces mots il a pris congé, le pas lourd et le ventre en avant, large de tronc et court sur pattes. Justine l'a suivi du regard et quelque chose en elle s'est assombri, comme si soudain la lumière avait déserté son visage.

            -  C'était qui ? j'ai demandé.

            -Un ami de mon père... Ils travaillaient ensemble, ils roulaient pour la même boîte. Il s'est occupé de nous quand papa est mort. Jusqu'à ce que ma mère rencontre Johnny...

            -Johnny ?

            -         C'est mon beau-père. Il s'appelle Bertrand mais tout le monde l'appelle Johnny... On peut parler d'autre chose ?

            Sa voix s'est brisée en disant ça et ses yeux ont fini de s'éteindre, deux billes de terre mate et durcie. Je me suis senti complètement con. Qu'est-ce qui me prenait de poser des questions comme ça, je la connaissais à peine et maintenant elle était là à fixer la mer d'un air vide et à se mordiller des bouts d'ongle qu'elle finissait par avaler. Mieux valait passer à autre chose, j'ai terminé mon café et j'ai fait signe à la serveuse.

            -  On y retourne ?

            Elle n'a rien répondu mais je me suis levé quand même. Je lui ai tendu sa veste et elle a fini par me rejoindre. Elle était blanche et semblait perdue, se tenait à la chaise, on aurait dit que ses jambes avaient du mal à la porter.

            -  Ça va ?

            -C'est rien. Un vertige. Ça m'arrive tout le temps. Vous pouvez me filer un sucre ?

            J'ai attrapé un carré sur la table voisine et quand je le lui ai tendu c'était trop tard elle gisait déjà à mes pieds, elle s'était écroulée sans le moindre bruit, abandonnée et molle comme un chiffon. Un murmure a parcouru la salle mais personne n'a bougé. Je me suis agenouillé auprès d'elle, elle ouvrait de grands yeux égarés et inspirait de longues brassées d'air. Je lui ai collé le sucre entre les lèvres, elle l'a avalé en mâchant lentement, comme s'il s'était agi d'un bout de viande. On est restés un moment comme ça, le temps qu'elle reprenne ses esprits, ça m'a paru durer des heures. Je l'ai relevée comme j'ai pu, je l'ai soutenue de mon mieux mais elle menaçait de s'effondrer, si ça continuait elle allait se liquéfier et se répandre sur le carrelage. Tout le monde nous regardait, ça chuchotait dans les coins, certains faisaient semblant de rien et continuaient à se couvrir de miettes de croissant mais dans l'ensemble, il était clair qu'on dérangeait. La serveuse a fini par s'approcher et m'a demandé si elle pouvait faire quelque chose.

            -  Elle a besoin de se reposer, je crois.

            -  Il y a une chambre libre au premier si vous voulez.

            On s'est enfoncés dans les couloirs sombres de l'hôtel.

            Des portes de bois clair trouaient les murs couverts de moquette rosâtre où branlaient des appliques hésitantes. La plupart des chambres étaient ouvertes et des femmes en blouse changeaient des draps, tiraient des rideaux et récuraient des salles de bains carrelées de blanc. Nous sommes entrés dans une vaste pièce donnant sur la mer.

            Les murs en étaient pleins eux aussi, des aquarellistes du dimanche tentaient absurdement d'en saisir quelque chose en la figeant. Avant de quitter la pièce, la serveuse m'a aidé à allonger Justine. Je lui ai proposé d'appeler un médecin mais elle n'a rien voulu savoir, d'après elle ça allait passer, elle avait juste besoin de dormir un peu. Je suis allé remplir un verre à la salle de bains. Je me suis mouillé le visage et dans le miroir, le type qui me faisait face, son corps lourd et sa barbe grisonnante, l'empâtement de son visage et les ombres sous ses yeux trop clairs, ce n'était pas moi, c'était moi sans Sarah et j'en étais certain, moi sans Sarah ça n'avait jamais voulu dire grand-chose. Quand je suis revenu, Justine s'était glissée sous les couvertures, elle avait mis sa robe à sécher près du radiateur. Je me suis assis près d'elle, j'ai soulevé sa tête et je l'ai fait boire. Elle avalait difficilement, on aurait dit que l'eau lui brûlait la gorge. Une fois le verre vide, elle a attrapé ma main et sans un mot m'a tiré sur le lit. Je me suis glissé entre les draps, allongé près d'elle malgré mes vêtements je sentais son corps menu contre le mien, la caresse involontaire de sa peau. Elle a pris mes bras pour la couvrir. La chambre était silencieuse et les doubles vitrages assourdissaient la rumeur de la mer, la muait en un bourdon d'autoroute. Justine parlait d'une voix lointaine, les mots se mêlaient les uns aux autres, se dévidaient comme un long fil sans queue ni tête. Je l'ai serrée contre moi et sa voix s'est tue. Au bout d'un moment, sa respiration est devenue calme et régulière. Elle était loin, profonde et ensablée dans la lourdeur du sommeil. Je me suis levé pour tirer les rideaux, dehors il s'était mis à pleuvoir, ça tombait diagonal et muet, le sable découvert amortissait tout et son jaune intense contredisait le ciel obscurci. Il faisait froid, j'ai sorti une deuxième couverture de l'armoire. Dans un grognement d'enfant elle s'est emmitouflée dans la laine et s'y est roulée en boule. Dans la salle de bains j'ai appelé Alex, l'heure tournait et j'allais devoir annuler la prochaine leçon. Il s'est mis en rogne et ne comprenait rien à ce que je lui racontais.

            -  Putain, Alex, cette fille se sentait mal, c'est tout, je n'allais pas la laisser comme ça...

            -  Si elle allait si mal que ça, il fallait l'emmener à l'hôpital...

            J'ai raccroché et je suis retourné dans la chambre, Justine ronflait légèrement. Assis dans le fauteuil, je l'ai veillée un moment dans le matin mourant, une main entrouvrant le rideau pour observer le va-et-vient des promeneurs dans leurs blousons Aigle, leurs cabans, leurs capuches, les variations de lumière et les états du ciel. Puis je l'ai laissée à son sommeil, son visage lisse et reposé, sa pâleur d'enfant triste. J'ai payé la chambre. À la réception, la serveuse était inquiète. Quelque chose me disait qu'elle s'en faisait surtout pour son établissement. Je lui ai dit que tout allait bien maintenant, qu'il fallait juste ne pas la déranger, elle avait besoin de repos, c'était tout.

            Une vingtaine de parents se pressaient devant l'école. Caché des enfants par la haie, grand corps maigre plié en quatre, origami simplifié à l'extrême il se mangeait les doigts. Plus tôt dans la journée pendant une leçon je l'avais aperçu, c'était une autre rue mais il se planquait déjà, un buisson et un poteau EDF lui faisaient un repère discret. Mon élève s'y était repris à trois fois pour faire son demi-tour, c'était un jeune boutonneux pas très dégourdi et passionné d'informatique, le genre timide et renfermé, nerveux et complexé, moqué par les garçons et ignoré par les filles. On était restés stationnés là un petit moment, j'avais pris tout mon temps pour débiter les banalités d'usage, on papotait priorité et vitesse autorisée en cas de pluie, dans le rétroviseur le grand s'était fait minuscule et se tordait le cou pour entrevoir les fenêtres d'une maison blanche et cernée d'arbres.

            Les premiers gamins sont apparus, une rumeur a élec- trisé l'assistance, un frisson d'excitation, des cœurs battant tous les jours à la même heure pour des retrouvailles identiques. Certains enfants couraient comme des dératés, d'autres traînaient les pieds et regardaient ailleurs, complètement indifférents à ceux qui les attendaient. Les derniers restaient pour l'étude et entamaient une partie de billes ou de football. Il a sursauté quand j'ai posé ma main sur son épaule.

            -   Alors, toujours là ?

            -  Oui, a-t-il bredouillé. Je...

            -   Vous avez pu le voir ?

            Il a blêmi. Pendant tout l'après-midi j'avais pensé à lui, à ces heures vouées à scruter les ombres derrière les voilages, les mouvements flous du gamin traversant le cadre, passant d'une pièce à l'autre, s'écroulant dans le canapé, un jouet ou un verre de limonade à la main. Des heures à le suivre de loin, camouflé par les voitures et le cœur broyé.

            -   C'est fou ce qu'il a grandi...

            -   Vous avez parlé à sa mère ?

            Il a secoué la tête d'un air abattu. Il me regardait bizarrement. Je voyais bien qu'il essayait de me sonder, qu'il hésitait, qu'il se demandait si j'étais le genre de type à qui on pouvait se fier, moi-même je n'avais pas de réponse à cette question, en général j'avais la réputation du contraire, pour des raisons qui m'échappaient mais qui devaient bien trouver leur source quelque part. Manon a déboulé dans mes pattes et ses yeux brillaient comme du quartz, on aurait dit qu'elle venait de pleurer. J'ai préféré ne rien remarquer, elle s'est pendue à mon cou sans rien dire, un vrai petit singe, elle me serrait comme si un océan nous avait séparés des journées entières, laissés sans nouvelles l'un de l'autre. Clément est arrivé à son tour, je leur ai demandé s'ils se souvenaient du déménageur, Manon n'a pas daigné répondre et Clément s'est contenté d'un bref coup de menton, ils avaient l'air pressés de rentrer.

            -   Bon. Je vais devoir y aller, j'ai dit.

            Le grand a acquiescé sans quitter des yeux les gamins, de grands mômes criards et poussiéreux qui jouaient au foot et se flanquaient des coups de pied dans les tibias, leurs cartables figuraient des poteaux et une balle de tennis éventrée leur faisait office de ballon.

            -  Le vôtre, c'est le goal ? j'ai demandé.

            Il a répondu oui et j'en aurais parié ma chemise, ce gosse lui ressemblait, portrait craché.

            -  Il est dans ma classe, a fait Clément.

            Le grand n'a pas réagi, il était tellement absorbé dans la contemplation de son fils, il avait l'air hypnotisé. Autour de nous des groupes d'enfants continuaient de se déverser sur le trottoir, des voitures les aspiraient et ils disparaissaient pour le reste de la journée, on ne les verrait plus avant le lendemain, pas même dans les rues de la vieille ville ou sur les plages, à croire qu'on les enfermait à double tour dans leur chambre ou dans des caves.

            -Pas de conneries, hein, j'ai dit au moment de le quitter...

            Il a haussé les épaules, pour les conneries c'était trop tard, son collègue avait eu un pépin sur la route et le patron avait appris qu'il n'avait pas fait le retour avec lui, il était viré.

            -  Justement... Faut pas en rajouter...

            Les enfants ont grimpé dans la voiture, Manon a hurlé de joie en découvrant sa Barbie sur la banquette, c'était une princesse à la coiffure compliquée et sa robe blanche était bourrée de nœuds, de voiles et de dentelles. Clément a pris son jeu vidéo dans les mains, l'a retourné d'un air incrédule et a lâché un Trop mortel, qui voulait tout dire. J'ai démarré et ça battait dans ma poitrine, ça ne rimait à rien de les inonder de cadeaux tout le temps comme ça mais je ne pouvais pas m'en empêcher, leurs moments de joie me filaient des décharges de bien-être dans la cervelle et dans le cœur. J'ai fait demi-tour. Quand je suis repassé devant l'école, le déménageur tenait son fils par la main, le petit n'avait ni blouson ni cartable et personne ne semblait leur prêter attention. Dans le rétroviseur je les ai vus s'engager dans une rue parallèle. Alors qu'il quittait mon champ de vision, le grand a sorti un pain au chocolat de sa poche et son gamin le regardait d'en bas, le visage tendu, resplendissant.

            La nuit avait tout recouvert et le froid s'aiguisait, promettait un matin de givre, de mer lisse et gelée, de sable rose. Des poteaux en sapin barraient le jardin, dans l'herbe noire gisaient des cordes et des morceaux de plastique vert pomme. J'ai fait signe à Manon de me suivre.

            -Qu'est-ce que c'est? elle a fait, et sa voix s'est enrouée de fatigue, attaquée par les éclats de verre que semblait charrier l'air autour de nous.

            -  Ton toboggan et ta balançoire.

            Sous nos chaussettes, la terre semblait du ciment. Manon s'est approchée à pas de loup, comme si tout ça pouvait s'envoler. Du bout des doigts elle a touché le bois presque blanc, la surface humide du toboggan, le siège de sa balançoire. On aurait dit qu'elle les caressait, qu'elle voulait s'assurer de leur réalité.

            -         Je veux en faire maintenant, elle a lâché presque aphone.

            -  Attends... Faut que je la monte, tu comprends.

            -  Quand est-ce que tu vas la faire, alors ?

            -  Je ne sais pas, moi, demain.

            -  Non, maintenant.

            Elle est rentrée voir son film et à son visage, j'ai bien vu qu'elle ne plaisantait pas. Je suis resté là, glacé jusqu'aux

            o r

 

            os, à cette saison tout ne tenait qu'au soleil, il se couchait ou bien disparaissait derrière un nuage et c'était le plein hiver. J'ai examiné chaque pièce, ouvert le sac en plastique où s'entassaient des sardines, des vis et des boulons. J'ai jeté un œil au plan de montage en cinq étapes, aussi incompréhensible et inutile que n'importe quel plan de montage en cinq étapes. Puis je suis allé fumer une cigarette au bout de l'impasse. La mer ronronnait et à l'œil c'était juste une succession de noirs plus ou moins lumineux, plus ou moins opaques, plus ou moins mobiles. Les maisons perchées sur la falaise s'allumaient une à une, certaines manquaient à l'appel et prenaient une allure massive et abandonnée, on pouvait s'imaginer briser une vitre, tourner une poignée et prendre possession des lieux, personne ne viendrait nous déranger avant Pâques. On pourrait errer de pièce en pièce, faire un feu, coller son nom sur la boîte aux lettres et vivre là comme une ombre. Une de mes élèves occupait la plus grande, ses formes alambiquées, sa tourelle et ses pignons gothiques lui donnaient des airs de manoir anglais. Elise avait soixante-dix ans et son mari venait de mourir, elle n'avait pas conduit depuis des siècles elle n'en avait jamais eu besoin ici, un escalier privatif la menait à sa plage et chaque matin elle sortait faire ses courses chez le boucher ou à l'épicerie du coin, pour le reste son homme la conduisait mais « maintenant que son chauffeur était parti » elle n'avait plus le choix. À la fin de la leçon je l'avais déposée chez elle et elle m'avait offert un café. Le salon s'ouvrait sur le ciel, surplombait la mer immense, elle y avait installé son lit dans un coin et à l'étage, quatre chambres n'attendaient plus personne, délaissées les unes après les autres par le départ des enfants, devenus grands sans qu'on s'en aperçoive, disparus avant même qu'on n'ait réalisé qu'ils poussaient et s'éloignaient irrémédiablement.

            J'ai fait demi-tour, la voisine se garait et pendant quelques secondes j'ai été pris dans le faisceau des phares. Elle est sortie de sa voiture en me souriant, ses yeux respiraient la bienveillance, un genre de tendresse usée à force de se donner sans compter, à tout le monde et contre rien. Je connaissais bien ce regard, à l'hôpital les collègues de Sarah avaient toutes le même. Je lui ai demandé si par hasard elle avait une perceuse, j'allais sûrement en avoir besoin pour la balançoire. Elle m'a fait signe de la suivre. La maison était minuscule et en désordre, le salon sentait la sauge et par la fenêtre on pouvait deviner ma chambre, le grand poster de Bob Dylan qui y faisait office de décoration et le bureau inutile. Je ne m'y étais pas assis depuis des mois, des années presque, je n'avais plus rien à y faire, pour tout dire écrire ne me venait plus à l'esprit, et les rares fois où je m'y étais mis tout m'avait paru si vain, j'avais même hésité à garder l'ordinateur, il était planqué dans la penderie, sous une pile de couvertures. Elle m'a guidé jusqu'à la remise. Derrière une porte à la peinture écaillée, des outils prenaient la poussière. J'ai fureté un moment parmi les ponceuses, les pelles, les truelles, les pioches, les clés anglaises, les pinces coupantes, les maillets, les tournevis, les boulons, le râteau, les bêches, les pelles et les pioches, dans une baraque aussi petite à quoi tout ça pouvait bien servir. Quand je me suis relevé la perceuse à la main, un vieil engin Bosch vert bouteille, elle se tenait dans mon dos et me tendait un verre. On est retournés au salon et on a bu nos whiskies sans rien se dire, la radio remplissait le silence, faisait tout le boulot à notre place. Par la fenêtre je voyais ma chambre, la lumière était maintenant allumée et Clément assis à mon bureau, immobile il semblait fixer le mur, qu'est-ce qu'il pouvait bien foutre comme ça, à quoi pouvait-il bien penser, j'aurais payé cher pour le savoir. On entamait notre troisième verre quand l'animateur a annoncé Le Petit Bal perdu.

            -  Ça va te paraître complètement con, mais... tu danserais avec moi ?

            -  Pas de problème, j'ai dit et je me suis levé, ça tanguait juste un peu, comme après trois verres d'alcool fort quand on n'a pas mangé. Juste comme il faut. Juste assez pour danser avec une femme qu'on connaît à peine et se faire tirer les larmes par une vieille chanson qui vous remonte du tréfonds de l'enfance ou même de bien avant, de toujours ou quelque chose comme ça.

            Elle s'est levée à son tour et sous la boule chinoise, sur le carrelage glacé on a valsé les yeux mi-clos. Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu. Ce dont je me souviens c'est qu'ils étaient heureux les yeux au fond des yeux. Et c'était bien. Et c'était bien. On tournait dans la pièce triste et vide, sur le canapé son chien nous observait, c'était un genre de yorkshire qui ne la quittait jamais des yeux, la couvait d'un regard amoureux. Elle l'appelait Richard et quand je lui ai demandé, Pourquoi Richard ?, elle a répondu à cause de Ferré et ça m'a paru bien comme réponse. Ferré ça m'allait. Brautigan ça me serait allé pareil mais Ferré c'était bien. La veille, Élise m'avait montré sa maison sur une île, on n'y accédait qu'à marée basse et de là, par temps découvert on pouvait distinguer Jersey. La chanson s'est achevée et elle est restée un moment dans mes bras, la tête posée sur mon épaule, on ne bougeait plus et sous mes mains je sentais son corps maigre. Elle a fini par relever le visage, ses yeux étaient d'un bleu froid et transparent, ses lèvres ont murmuré merci et nous nous sommes rassis derrière nos verres.

            -  Ça va ? je lui ai demandé.

            -  Ça va. Juste un peu de fatigue. Une longue journée à l'hôpital. Depuis que je suis en psychiatrie, je ne sais pas, les journées me paraissent plus longues.

            -  Demande à changer.

            -   Non. Surtout pas. Ça me plaît. Enfin je veux dire, ça m'intéresse. Pour certains, ils n'ont que nous au monde, tu sais. Plus personne ne vient les voir. Il y a un type il estià depuis quatre ans, il n'en a pas vingt-cinq et ses parents ne sont venus que deux fois, tu te rends compte ? Et puis il y en a aussi des plus vieux, on sait qu'ils vont finir leurs jours là-dedans. On est comme une famille pour eux. C'est con à dire mais c'est la vérité. Tiens, rien qu'aujourd'hui, on a récupéré une fille, tu l'aurais vue, elle s'est pointée d'elle-même, belle comme le jour elle ne doit pas avoir vingt ans mais elle avait l'air complètement éteinte. On n'a rien pu en tirer, même pas son nom. C'est terrible de voir ça, on dirait qu'on l'a vidée de l'intérieur. On l'a mise sur un lit, elle est restée toute la journée les yeux ouverts à regarder le plafond en gémissant.

            Je l'ai laissée parler encore un peu en buvant un dernier verre, elle était intarissable, son boulot l'épuisait mais une fois dehors elle y était encore, elle n'en sortait jamais vraiment, traînait avec elle sa cohorte de déclassés de psychotiques d'anorexiques de schizophrènes et de suicidaires. Comme tout le monde à l'hôpital, elle faisait ce qu'elle pouvait pour les remettre sur pied, mais quand ils finissaient par partir c'était toujours trop tôt, elle avait l'impression de les perdre et ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter pour eux : ils lui semblaient trop fragiles pour affronter l'extérieur. Quant aux autres il s'agissait surtout de les rassurer, pour la plupart ils avaient cet éclair de terreur au fond des yeux que rien ne pouvait vraiment calmer. Je connaissais vaguement tout ça, j'avais mis les pieds là-dedans à plusieurs reprises pour y faire des lectures, c'était à la fois très calme et nerveux, très doux et très violent. J'ai fini mon verre et je me suis excusé, mon frère nous attendait pour dîner. J'ai jeté un œil à ma chambre, Clément avait disparu, la fenêtre n'était plus qu'un rectangle noir.

            Quand je suis rentré Manon était couverte de peinture et son frère était près d'elle, pas beaucoup plus propre. Je n'ai pas cherché à comprendre. La table du salon était un amoncellement de feuilles où dégoulinaient des pinceaux. Des tableaux indéchiffrables séchaient les uns sur les autres, elle me les a présentés tour à tour et c'étaient d'obscures cartes au trésor, des monstres informes et des montagnes aux découpes compliquées. À sa demande, Clément avait essayé de peindre un lapin mais ça ressemblait plutôt à une sorte de souris multicolore. Je les ai emmenés au lavabo, débarbouillés avec un gant. Manon a hurlé que ça lui piquait les yeux. Je leur ai dit de se changer et on s'est mis en route.

            La maison se cachait à l'autre bout de la ville et les fenêtres du salon donnaient sur le port. Quand on les ouvrait on entendait cliqueter les filins et le vent s'engouffrer dans les mâts, ça sifflait comme dans une forêt de sapins. À l'intérieur on se serait cru chez mes parents, Alex avait tout récupéré à leur mort et vivait au milieu de meubles vieillis et démodés. Au fond il ne déparait pas dans le décor, il avait toujours fait plus vieux que son âge et dès vingt-cinq ans avait devancé l'appel, s'enterrant bravement sous les pelletées du quotidien, de la vie matérielle et des responsabilités, enfilant le costume immuable de l'homme pondéré, raisonnable et discret qu'avait longtemps porté mon père. Il m'a servi notre whisky avant que j'aie eu le temps de poser ma veste, Manon encore pendue à mon cou. Nadine est entrée avec son sourire liquide aux lèvres, elle avait lâché ses cheveux et s'était légèrement maquillée, Clément s'est précipité dans ses bras et ils se sont serrés un bon moment. Ils n'avaient jamais été spécialement proches mais il devait avoir besoin de ça, se lover dans les bras d'une femme qu'il connaissait depuis toujours et qui aurait pu être sa mère. C'est ce que je me suis dit alors. Je l'ai embrassée à mon tour et elle sentait bon la cannelle et le jasmin. On est passés à table, deux litres de Coca, des frites au ketchup et des hamburgers hauts comme des pintes attendaient les enfants. Ils se sont mis à dévorer tout ça comme s'ils n'avaient pas mangé depuis trois jours et on ne les a plus entendus. Pendant ce temps-là, Alex Nadine et moi, on a englouti des quantités astronomiques d'huîtres arrosées de citron, décortiqué des dizaines de langoustines, on leur suçait les pattes en émettant des bruits terribles. Tout ça sortait à peine de la mer et on avait l'impression de plonger la tête sous l'eau. Le pot de mayonnaise y est passé, et trois bouteilles de mâcon village. J'observais Nadine du coin de l'œil, l'alcool la rendait toujours sentimentale et triste, elle regardait les enfants avec ce truc qui lui serrait le ventre et des litres de tendresse sans recours. Avec Alex, ils ne pouvaient pas en avoir, j'ignorais pourquoi et je n'avais jamais cherché à le savoir, Nadine disait toujours, Avec Alex, on ne peut pas en avoir, et ça suffisait à clore les débats et à lui coller des larmes sous les paupières. Des fois il suffisait de les regarder tous les deux pour voir se matérialiser le fossé que ça creusait entre eux, une foutue crevasse de silence et de malentendus qui s'élargissait peu à peu. Je ne crois pas qu'ils s'en voulaient, non, je ne crois pas qu'ils en étaient arrivés là, je crois juste qu'ils voyaient venir ça de loin et que ça les minait : la tristesse d'une vie sans enfants. Le vide que ça fore à l'intérieur et autour de soi, à un moment ou à un autre, qu'on le veuille ou non.

            Après le repas, Nadine s'est pelotonnée entre les gosses sur le grand canapé. Les voir comme ça tous les trois, c'était tellement doux et déchirant, Alex a choisi deux cigares dans sa boîte étincelante, un truc en bois d'acajou que je lui avais offert des années plus tôt, et nous sommes sortis dans la nuit étrangement douce. Le vent était tombé et l'air avait quelque chose de printa- nier. Nos manteaux grands ouverts, la mer luisait entre les voiliers amarrés. Ils se balançaient juste pour nos beaux yeux, très doucement au milieu des clapotis. Plus loin, un croissant de sable bordait gentiment la retenue d'eau. Des maisons décaties, crépies d'orange et de bleu fissurés s'alignaient à des hauteurs variables. Du bar de nuit provenaient des rires, de la musique, des billards le bruit mat des boules entrechoquées. On y accédait par un escalier tenu par des filins, qu'on remontait à la fermeture, comme le pont d'embarquement d'un navire. On a sorti nos havanes les pieds dans le vide, assis sur le bord de la promenade, deux mètres au- dessus du sable. Dans notre dos la musique est montée d'un cran et une fille a piqué un fou rire. On s'est regardés avec Alex, et c'étaient des années qui nous remontaient au cerveau, des nuits affalés sur le grand canapé de cuir, à enchaîner les bières et les parties de billard, et toujours ça finissait au petit matin à vomir contre un mur, ou bien un sac de pains au chocolat à la main à attendre le lever du jour de l'autre côté du barrage, sur une plage à la géographie très douce, face aux îlots qui s'éclaircissaient peu à peu. Elles étaient étudiantes à Rennes ou à Paris, passaient là le week-end ou des vacances, on s'embrassait sous le ciel rose, le feu crépitait au beau milieu du sable, on baisait tapis dans les dunes, elles repartiraient sans même se souvenir de nos noms, oublieraient nos visages et nos mains, nos langues et nos sexes, certaines nous écriraient quelques lettres, d'autres se nommeraient Nadine et ne repartiraient pas, ou bien Sarah et nous ramèneraient avec elle à Paris, dans une chambre minuscule et dont l'unique fenêtre donnerait sur un mur gris et lézardé.

            J'ai levé les yeux et le ciel était bourré d'étoiles, pareil qu'en été.

            -  Tu as des nouvelles ?

            Alex a mordu la tête du Cohiba, puis l'a allumé en le faisant tourner sur lui-même. Je l'ai imité et j'ai tiré ma première bouffée.

            -Non. Enfin si, il a appelé comme tous les mois, mais il n'y a rien de neuf. De toute façon ça fait longtemps qu'ils ne cherchent plus.

            -  Putain. Comment elle a pu vous faire ça...

            Je l'ai regardé et d'aussi loin qu'il m'en soit souvenu, c'était la première fois qu'il s'exprimait aussi franchement, aussi directement sur cette histoire. Depuis son départ, Sarah était pour tout le monde un sujet tabou, et les raisons, les circonstances de sa disparition un territoire interdit. Alex et Nadine, lorsqu'on se voyait ou qu'on se parlait au téléphone, se contentaient de s'inquiéter des enfants, de la manière dont je me débrouillais avec eux, dont je gérais le quotidien, les crises de nerfs de Manon, l'enfermement progressif de Clément, son mutisme et son absence de réaction à quoi que ce soit. Alex me tannait pour que je reprenne le boulot, que j'arrête les médicaments, il me parlait comme à un gosse, avec ce ton de grand frère qui m'exaspérait, selon lui j'exagérais, il fallait que je me ressaisisse, j'avais une maison à payer des enfants à nourrir, si je continuais comme ça on allait se retrouver à la rue et il ne faudrait pas compter sur lui pour me sortir de la panade une fois de plus. Sur ce dernier point il avait eu tort.

            Quand Sarah avait disparu, au fond ça n'avait étonné personne. Personne à part moi. Tout le monde semblait considérer son départ comme une évidence, un acte inéluctable et prévisible. Son boulot, mon caractère impossible et les quantités d'alcool que je m'envoyais, mes coups de sang et ma capacité invraisemblable à m'engueuler avec la moitié du monde et à me faire détester du reste, tout paraissait y concourir. Une seule question demeurait en suspens : Pourquoi n'avait-elle pas embarqué les enfants et combien de temps mettrait-elle avant de revenir les chercher ? Mais les jours avaient passé, par paquets de semaines puis de mois, Sarah n'était pas revenue et il n'était plus personne pour se risquer à évoquer son retour. On se contentait désormais de me regarder en biais et de se demander comment elle avait pu en arriver là.

            -  Tu ferais quoi, si elle rentrait ?

            Alex tirait sur son cigare en émettant de minuscules bruits de bouche, on aurait dit un bébé qui tétait le sein. Il crachait de longs nuages de fumée qui se délitaient aux abords des voiles.

            -  Je l'accueillerais à bras ouverts.

            -  Tu es sûr ?

            J'étais sûr. Au fond, je n'attendais que ça, qu'elle revienne. Et qu'on reprenne les choses où on les avait laissées. Elle n'avait qu'à se présenter et je lui ouvrirais la porte en grand, je prendrais sa main sans un mot ni le moindre reproche. Je ne lui poserais pas de question. Mais quelque chose me disait que ça n'arriverait pas. Elle ne reviendrait pas parce qu'elle n'était pas partie. C'était impossible. Elle ne pouvait pas nous avoir quittés, ni les enfants ni moi. Je le savais mieux que quiconque.

            C'est ce que j'avais tenté d'expliquer à l'inspecteur, un type aux cheveux gris dont le ventre proéminent tendait la chemise. Je revois encore l'expression de son visage tandis que je lui exposais l'objet de ma visite. Je suais de panique. Narquois, il m'écoutait en mâchonnant son crayon, un vague sourire attendri aux coins des lèvres. Son bureau, gris des murs aux armoires, sentait l'animal et le tabac refroidi. Je crois qu'aucune des phrases que je prononçais n'avait le moindre sens. J'avais fini par me taire. Sa manière de voir les choses m'avait crucifié. Selon lui, chaque jour, des dizaines de femmes disparaissaient ainsi, ça les prenait sans crier gare, ce besoin de prendre le large, de tout laisser derrière elles pour suivre le premier surfeur venu, un beau parleur italien, ou n'importe qui. Ça arrivait tout le temps et des types comme moi, qui imaginaient le pire alors que leur femme se faisait tringler dans un hôtel du sud de la France, il en recevait des tonnes. Elles finissaient toujours par revenir, pour les enfants le plus souvent, et le plus difficile à comprendre demeurait la façon qu'avaient leurs maris de leur tomber dans les bras et de leur renifler les cheveux en chialant comme des gonzesses. Je me souviens d'avoir quitté le poste de police en maudissant ce type et sa morgue grasse. Les mois suivants, à de nombreuses reprises, il m'avait téléphoné et pas un instant n'avait quitté ce ton paternaliste, vulgaire et goguenard. Invariablement, il m'annonçait qu'il n'y avait rien de neuf et qu'il fallait se résoudre à accepter l'évidence, Sarah nous avait largués les enfants et moi pour une idylle quelconque, au soleil ou ailleurs, avec un type qui lui rendait ses vingt ans et la faisait se sentir de nouveau « femme ». Ce jour-là, j'étais rentré à la maison abattu et les ongles réduits à rien, Manon dormait et Clément fixait l'écran de sa PlayStation portative d'un air à la fois vide et concentré. Mon beau-père, affalé sur le canapé, regardait la télé en piochant des pop-corn dans un grand saladier. J'avais laissé passer huit jours avant de le prévenir et de l'appeler à la rescousse. Je ne savais plus comment m'y prendre, j'étais censé remettre la première version d'un scénario pour la télé, le producteur trépignait depuis déjà un mois et menaçait de me jeter un co-auteur dans les pattes et je passais ma vie au commissariat ou au téléphone, appelant un à un tous les hôpitaux de France et de Navarre, les cliniques psychiatriques, faisant le tour des connaissances les plus anciennes, les plus oubliées, les plus improbables. Manon ne cessait de pleurer et de réclamer sa mère, elle hurlait et s'étouffait, passait d'une crise de larmes à une crise d'asthme et refusait d'aller à l'école. Quant à Clément, il n'ouvrait pas la bouche et ne répondait plus à mes questions que par des hochements de tête absents et indéchiffrables.

            J'avais eu un mal de chien à convaincre mon beau-père, il ne voyait pas la nécessité de s'arracher à son appartement, à la mer et au soleil de Saint-Raphaël, qu'il contemplait de sa terrasse, un Stetson ivoire vissé sur le crâne et un verre de gin à la main. Il vivait là-bas une retraite imbécile et paisible, tanné comme un vieux crocodile, une vie de célibataire en peignoir, avec vue sur le bleu intense, sorties à la voile, cigares et parties de bridge, pétanques à l'ombre des palmiers, cocktails au soleil couchant, au bras de tropéziennes tirées à craquer, dans des cafés aux devantures éclairées de néons roses. Il ne s'habillait plus qu'en blanc, se nourrissait exclusivement de poisson grillé et affectait même d'avoir pris l'accent. Ce type m'avait toujours regardé de travers, il ne m'avait jamais aimé ni accordé la moindre confiance, et le départ de Sarah n'arrangeait rien. Il m'observait d'un œil torve et se demandait à voix haute ce que j'avais bien pu lui faire pour qu'elle s'en aille ainsi, sans prendre aucune affaire, ni vêtements ni brosse à dents. Quittant un bref instant l'écran des yeux, il m'avait interrogé d'un mouvement de tête. Je m'étais contenté de lui répéter ce que m'avait dit l'inspecteur et lui, de hausser les épaules. À ce qu'il lui semblait ce type avait sûrement raison, il paraissait connaître son affaire et plein de bon sens. Lui-même n'avait d'ailleurs jamais pensé autre chose et ne comprenait pas qu'on se mette, les enfants et moi, dans des états pareils, elle était libre après tout et il suffisait de partager notre vie un jour ou deux pour comprendre qu'elle ait choisi de prendre l'air. Sur ce, il avait enfourné dans sa bouche une énorme poignée de maïs soufflé, s'était recalé dans le canapé et replongé en bâillant dans l'intrigue de sa série policière. Je l'avais congédié le soir même en me maudissant de m'être adressé à lui. Qu'est-ce qui m'avait pris ? Je le détestais et Sarah elle-même le tenait pour un con doublé d'un égoïste. Le lendemain j'étais allé voir un médecin et je n'avais pas eu à le convaincre de quoi que ce soit. Mes yeux rougis, ma tension nerveuse et les larmes que je n'avais pas su retenir en lui exposant mon cas, tout plaidait en ma faveur. Il m'avait délivré un arrêt de travail. Ç'avait été le premier d'une longue série. Le dernier avait pris la forme d'une rupture de contrat pure et simple.

            Alex s'est relevé et nous nous sommes dirigés vers la maison. Il m'a parlé des enfants, il les trouvait mieux, apaisés, le déménagement avait l'air de leur faire du bien. Je n'en étais pas si sûr mais sur le coup ça m'a rassuré d'entendre ça, un instant j'ai senti se poser sur moi l'ombre du répit. Des cris de joie sont montés du bar, je ne sais pas ce qu'ils trafiquaient là-dedans, s'ils regardaient le match ou autre chose, d'un soir à l'autre la clientèle changeait du tout au tout, la semaine c'étaient des types du port qui venaient pour le foot et les Guinness d'un litre, le week-end les étudiants affluaient et la musique jouait à fond, certains soirs on l'entendait jusque sur la jetée, une bouillie de sons désarticulés, ça dépendait du vent. La main sur la poignée de porte, Alex a émis un long soupir, visiblement il avait un truc à me dire mais hésitait à se lancer. Dans un souffle las il a fini par lâcher, Nadine voit un type. Je ne lui ai pas encore dit que je le savais.

            Il a ouvert la porte et j'ai posé ma main sur son bras.

            -  Tu le connais ?

            -  Oui. Mais je ne vois pas tellement ce que ça change.

            -  Et... Qu'est-ce que tu comptes faire ?

            -   Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Je vais attendre que ça passe. Et l'aimer du mieux que je peux, comme j'ai toujours fait...

            Dans le salon, en voyant Nadine au milieu des enfants endormis, j'ai pensé que lui et moi, on faisait la paire, j'ai pensé à l'inspecteur et je me suis dit qu'il se serait bien marré en nous voyant là. Nadine nous a souri avec toute la tendresse dont elle était capable et ce n'était pas rien. En caressant les cheveux de la petite elle a murmuré, Ce qu'ils sont mignons, et de nouveau ses yeux se sont embués.

            -  C'est la cigarette, elle a dit.

            J'ai préféré ne pas lui faire remarquer que personne n'avait fumé dans la pièce.

            Nous sommes rentrés et il était minuit passé. J'ai porté les enfants l'un après l'autre de la voiture jusqu'à leurs chambres. Je les ai déshabillés, leur ai passé un pyjama, j'ai posé mes lèvres sur leurs fronts. Parfois leur sommeil m'était une déchirure, un long hiver se posait alors sur la nuit, une gangue épaisse de silence et de solitude. Je suis redescendu dans le salon et j'ai grillé deux cigarettes en écoutant Will Oldham. Didyou know how much I loved you. Is there a hope that somehow you can save me from this darkness. Je n'avais pas envie de dormir, ça ne servait à rien de me mettre au lit, je suis sorti et j'ai branché la lanterne dans la remise. Ça n'éclairait pas grand-chose mais ça suffisait pour décrypter un plan. Dans le jardin le vent s'était remis à souffler, ce n'était pas Ouessant mais ça vous glaçait quand même les os. J'ai commencé à assembler les poteaux du portique, j'ai dû forcer pour que les vis perforent le bois, j'avais les bras en coton. J'ai pensé que ça faisait des mois que je n'avais pas fait d'exercice. Dans le garage, le sac de sable et les gants rouges m'attendaient, il ne me restait qu'à le fixer au bois de la charpente, j'avais longuement hésité à le décrocher du garage de l'ancienne maison, ce truc me filait le bourdon, charriait trop d'images, Sarah passait la tête par la porte une clope aux lèvres, me regardait m'échiner un moment et faisait volte-face, me laissait contempler son dos et son cul s'éloignant, c'était l'été elle portait une jupe légère et un top à bretelles, il n'était pas rare que j'enlève les gants et que je la rejoigne sur le canapé du salon. Dans la poche de mon jean, mon téléphone a vibré. Il était une heure du matin, à part Tristan je ne voyais pas qui ça pouvait être. Il vivait depuis six mois au Japon, me savoir dans une telle merde ça l'avait fait hésiter un moment, il avait déposé sa demande quelques jours avant la disparition de Sarah. J'avais insisté pour qu'il parte, un an à Kyoto ça ne se refusait pas, un an sur le flanc des collines aux frais de la princesse ça n'arrivait qu'une fois dans une vie, et puis qu'est-ce que ça changeait quand ce n'était pas Kyoto c'était San Francisco Toronto Budapest, il y avait longtemps que nous avions pris cette habitude de nous parler dans la nuit l'oreille collée à l'appareil, il y avait longtemps que nous avions pris le pli de nous manquer. De loin en loin il se pointait à la maison, il prévenait quelques minutes avant et je le voyais apparaître au bout de la rue, tandis que son RER s'éloignait. Il ne restait jamais beaucoup plus d'une semaine, prenait possession de la cuisine et passait des heures à nous préparer des sushis de son invention, chacun de ses séjours à l'étranger semblait alimenter son imagination, inépuisable en la matière, inépuisable tout court, je lui avais toujours envié ça, en cuisine comme en littérature, en littérature comme dans la vie. Sarah l'accueillait toujours à bras ouverts, elle aimait ces moments, elle disait que ça m'allait bien sa présence, qu'avec lui dans les parages je gagnais en allant, en douceur, que je m'allégeais en quelque sorte. Je la soupçonnais d'en pincer un peu pour lui. Sa voix était lointaine et c'était normal au fond, il appelait d'un autre matin, d'un autre bout du monde. J'aimais l'écouter me raconter son bureau donnant sur les arbres, les nuits qui tombaient en plein après-midi, et plus tôt dans la saison le souffle des climatiseurs, la rumeur des cigales et l'air gorgé d'eau, la touffeur les fougères les bambous les érables, les cyprès l'argile et la mousse, les corbeaux et les oiseaux de proie, les sangliers et les singes. Tout paraissait si calme là-bas. Calme et retiré. J'aimais l'entendre me raconter sa routine, l'imaginer chaque matin quittant son refuge, les doigts noués dans ceux de celle qui l'accompagnait depuis presque un an maintenant. « Un chemin se perd parmi les arbres et les fleurs, les lanternes, les claquements de bec, les toiles d'araignées. Des parfums montent et nous saturent, de sucre et de pluie, de réglisse et de terre. Nous longeons des maisons étroites aux vitres opaques et tamisées de lumières dorées, leur odeur de bois mouillé au ras des façades. Tout le jour dans la ville fendue par la rivière, ses bancs de sable et ses tribus de hérons, ses nuées de chauves-souris, à peine moins hauts que les buses nous dérivons. Les montagnes nous enserrent, les canaux nous guident et partout l'herbe gagne, les berges et les voies ferrées, les terrains vagues et les périphéries, le sable des squares laissés à eux- mêmes, au bas des immeubles, au pied des tubes de fer rouge et bleu, des enfants en uniforme, casquette vissée sur le crâne et batte au bout des doigts, sous le ciel gris et rosé. Au flanc des collines au creux des bouquets d'arbres serrés, piqués d'or de pourpre ou de sanguine, le long des jardins paisibles, des temples et des étangs, des vallées des torrents des rivières, nos pas brassent des feuilles et nous flottons, absents à nous-mêmes et lessivés, nets et reposés par la beauté qui seule toujours nous comble et nous sauve. Puis la nuit tombe et les enseignes nous attrapent, les néons s'allument et nous perdent à l'équerre, ruelles au cordeau où passent des ombres, des héroïnes de Murakami, détours des rues où l'on s'égare en un instant, où l'on pourrait disparaître. Des poteaux gris argent tombent des grappes de fils épais et noirs, ils zèbrent la rue et de toit en toit font un écheveau, des mikados sur nos cheveux. Puis nous remontons et dans la nuit profonde dressons des listes, des inventaires, mettons de l'ordre à nos notes de chevet, faisons le compte des choses oubliées, délaissées, de celles qui font battre le cœur ou se ronger les sangs. Alors le temps s'étire et dans le noir et la rumeur nocturne, pluvieuse et animale, nous nous laissons glisser dans le sommeil. » C'étaient les derniers mots que j'avais reçus de lui, ça faisait plus d'un mois maintenant. Nous avons bavardé une bonne heure, lui face à sa colline et moi devant l'établi, une planche de bois verticale où des clous servaient d'attaches aux tournevis et aux pinces, aux paquets d'écrous et aux clés anglaises. Des araignées aux pattes immenses y circulaient en slalomant. La conversation a glissé sans heurt d'un sujet à l'autre, j'ai fait le tour du jardin plusieurs fois, arrachant ici une mauvaise herbe, me griffant les mains dans un buisson. Dans le ciel en lambeaux brillait une lune très blanche et presque pleine. J'ai raccroché à mi- chemin entre ici et là-bas, entre la côte déchiquetée où se jouait de nouveau ma vie et les nuées d'érables, les temples déserts, les sanctuaires aux pierres alignées où se jouerait la sienne pour quelques semaines encore. Je me suis remis au boulot, le sommeil gagnait et le froid m'avait engourdi pieds et bras. Quand tout m'a semblé tenir à peu près j'ai redressé l'ensemble, ça pesait dix ânes morts et branlait un peu, j'ai tout resserré à l'aveugle, de temps à autre un nuage rendait à la nuit son obscurité naturelle. Il n'était pas loin de trois heures du matin quand j'ai entrepris de couler du ciment dans les quatre trous creusés à la bêche. J'ai plongé les sardines dans le liquide épais. Après ça il ne restait plus qu'à monter le toboggan. Le bois résistait et j'ai eu beau appuyer, il n'a rien voulu savoir. Je me suis dirigé vers la remise, je me suis pris les pieds dans les barreaux de l'échelle, six putains de petits cylindres d'acier peints en vert qui ont fait un boucan terrible, J'ai mangé la terre, un goût fade de bois mort et d'eau pâteuse. La perceuse faisait plus de bruit qu'un moteur d'hydravion mais ça s'enfonçait dans le pin comme dans du beurre. J'ai percé huit trous et quand le foret a eu fini de tourner sur lui-même comme une toupie démente, j'ai senti une présence dans mon dos. Je me suis retourné. Minuscule et frigorifié dans son pyjama trop fin, Spiderman lançant sa toile depuis son torse maigre, Clément m'observait en se frottant les yeux.

            -  Qu'est-ce que tu fais là ? Je t'ai réveillé ?

            -Non. Je ne dormais pas. J'ai entendu du bruit

            c'est tout.

            J'ai préféré ne pas poser de question sur ce qui pouvait bien le tenir éveillé comme ça en pleine nuit. Je me suis approché de lui et je lui ai frotté le dos pour le réchauffer.

            -  Et Manon ?

            -  Elle dort.

            -Il faut que tu retournes te coucher, Clément, demain y a école et...

            -  Tu crois qu'elle est morte, maman ?

            J'ai senti mes jambes se dissoudre. Clément me fixait de ses grands yeux vibrants, c'était la première fois qu'il abordait la question et il attendait une réponse. Je ne voyais aucun moyen de me défausser, de m'en sortir proprement. Je l'ai pris par la main et on s'est assis dans l'herbe. J'ai senti l'humidité me geler les fesses et tremper mes cuisses. Par-dessus le mur, la voisine avait allumé sa lampe dans le salon. D'où j'étais je ne pouvais pas la voir mais je l'imaginais les yeux rivés au ciel, le front collé à la vitre et son bol de tisane posé sur la table à refroidir, une cigarette entre les doigts de la main droite, presque transparente dans la clarté lunaire. Clément regardait par terre et dans le ciel laiteux un goéland s'est mis à gueuler, d'habitude on ne les entendait jamais la nuit, je m'étais toujours demandé ce qu'ils pouvaient bien faire une fois le soleil couché, s'ils dormaient ou quoi, s'ils se retrouvaient sur un îlot ou dans les falaises pour passer la nuit serrés les uns contre les autres.